FunakoshiGishin01Gichin Funakoshi est considéré comme le « père » du karaté moderne. Ce n’est pas un fondateur comme Jigoro Kano et Morihei Ueshiba. Funakoshi est né dans un milieu très différent de celui de Kano et Ueshiba. Il s’agit de l’île d’Okinawa.
Gichin Funakoshi est né à Shuri, capitale royale d’Okinawa, probablement en novembre 1868 mais sa date de naissance officielle est 1870. Il a changé sa date de naissance afin de lui permettre de se présenter à un examen réservé uniquement à ceux nés à partir de 1870. Sa famille dont le nom se lisait originellement « Tominakoshi », appartenait à la petite noblesse.
Dans sa jeunesse, Funakoshi était un peu frêle et il apprit avec brio la littérature classique chinoise auprès de son grand père.

Ci-contre, Gichin Funakoshi

A l’adolescence, Gichin Funakoshi n’avait pas de point de vue précis sur la politique mais sa famille soutenait avec virulence le Parti Obstiné. Sa famille avait une telle détermination et exerçait une telle pression sur Funakoshi qu’il refusa de se soumettre à la loi et dût renoncer à la place qu’il avait obtenue à l’École de Médecine de Tokyo.
En 1888 il abdiqua devant la loi pour obtenir un poste d’enseignant. Il fut donc contraint de se couper le chignon qui était à l’époque la marque de son rang. Le couper signifiait la fin de leur monde. Ces chignons ressemblaient à ceux que l’on portait en Chine.
Durant les trente années qui suivirent, Funakoshi resta dans la région de Shuri et de Naha, la nouvelle capitale d’Okinawa.

Il était maître d’école le jour et il s’entraînait au karaté la nuit. Son premier maître fut Taitei Kinjo (1837 – 1917). Quelques mois après, Funakoshi le quitta et se rendit chez Azato (1828 – 1906). Azato transmit à Funakoshi un enseignement qui devînt par la suite un de ses principes fondamentaux : « Transformez vos mains et vos pieds en épées.

 

FunakoshiGishin08Ci-contre une calligraphie de Funakoshi : « Chérir les anciens savoirs pour comprendre les nouveaux ; ce qui est vieux, ce qui est jeune, est simplement une question de temps ; Tout au long des multiples activités, garder l’esprit clair ; la voie à atteindre est vraie et droite. »
Le rouleau est signé du nom de plume de Funakoshi, Shoto (balancement des pins dans le vent). On remarquera que les coups de pinceaux expriment le caractère de l’artiste : une grande finesse et une force paisible.

 

Azato insistait auprès de Gichin Funakoshi pour lui enseigner qu’un maintien correct et des manières dignes étaient tout aussi importants que la technique proprement dite. Azato enseignait ainsi à Funakoshi : « Le secret de la victoire, c’est de vous connaître, vous et votre adversaire, par une préparation méticuleuse et une observation attentive. Ainsi vous ne serez jamais pris au dépourvu ».
Funakoshi eut aussi comme maître Yasutsune Itosu (1831 – 1916), et il passa dix ans sous sa direction pour arriver à maîtriser trois katas fondamentaux. Funakoshi a aussi étudié avec le principal mentor d’Azato et Itosu, Sokon Matsumura (1809 – 1901) que l’on surnommait le « Miyamoto Musashi d’Okinawa ». Pour en savoir plus sur Miyamoto Musashi, il est conseillé de lire le magnifique roman d’Eiji Yoshikawa, en deux parties et intitulées « La pierre et le sabre » et « La parfaite lumière » (le titre original du roman est Musashi). Cela permet de mieux comprendre pourquoi Miyamoto Musashi est devenu une légende au Japon.

A Okinawa, Funakoshi s’entraîna avec d’autres maîtres dont le plus célèbre fut Kanryo Higaonna (1853 – 1917). Higaonna appelé aussi Toonno, avait passé la plus grande partie de sa jeunesse en Chine où il avait travaillé la boxe locale.

 

 

Il rapporta de ce pays différents accessoires d’entraînement : des poids divers, des sacs de frappe, des socques de fer qu’il introduisit dans sa technique de karaté.
Funakoshi utilisait aussi le bo (bâton de 1.80m) dont il tenait l’enseignement de son propre père, expert en la matière.
En plus de son enseignement, Funakoshi avait élaboré un entraînement personnel pour forger son corps. Chaque soir, pour relier l’école où il enseignait à son lieu d’entraînement, il marchait quinze à vingt-cinq kilomètres. Il passait des heures à se durcir les poings et les coudes en frappant le makiwara (sorte de paillasson sur lequel les karatékas frappent pour se renforcer la peau). GettaIl se musclait en soulevant de gros poids et en portant des guettas de fonte (image ci-contre).

Il s’entraînait comme un fou et frappait le makiwara des centaines de fois chaque jour pour forger ses poings et ses coudes, jusqu’à la fin de sa longue vie qui dura près de quatre-vingt-dix ans.

Il aimait participer aux concours de lutte et au tir à la corde. Dès que survenait un typhon, il empoignait un tatami, montait sur le toit de sa maison, prenait la position du « cavalier de fer », maintenait le matelas devant lui pour se protéger des objets qui volaient et affrontait la tempête de plein fouet. Cependant, il n’apprit jamais à nager.

Funakoshi épousa une femme d’Okinawa et il eut trois garçons et une fille. Sa femme qui avait de lourdes tâches quotidiennes se mit elle aussi au karaté,la nuit,etdevint très rapidement aussi habile que son mari. Elle prit même en charge la direction de l’entraînement de quelques étudiants de Funakoshi lors de ses absences.

C’est en tant que médiateur que Funakoshi eut à livrer ses plus grands combats de karaté qui témoignèrent de l’efficacité remarquable de ses stratégies. On faisait souvent appel à lui pour résoudre des conflits qui opposaient maîtres et élèves au sein de l’école locale. On faisait aussi appel à sa femme pour régler les problèmes de voisinage.

En 1892, Itosu et ses élèves firent une démonstration de karaté devant Shintaro Ogawa, commissaire japonais de l’éducation en visite à Okinawa. Peu de temps après, le karaté fut enseigné au premier lycée public d’Okinawa et à l’école locale des aspirants fonctionnaires. En 1901 ou 1902, grâce au travail de Funakoshi, le karaté est inclus dans le programme d’éducation physique des écoles d’Okinawa. En 1906, on détacha des membres de la flotte impériale pour les envoyer apprendre le karaté à Okinawa.

FunakoshiGishin07En 1917, première démonstration officielle de karaté hors d’Okinawa, faite par maître Funakoshi au Butoku-den, le temple des arts martiaux de Kyoto.
En 1921, Funakoshi, désireux de se vouer au développement du karaté renonce à sa situation d’enseignant.
Il est dit que, durant les trente années de son activité scolaire, il ne manqua jamais une seule heure de classe pour raison de maladie. Il attribuait sa bonne santé à son régime rigoureux de karatéka.
En mai 1922, Funakoshi fut sélectionné par les fonctionnaires d’Okinawa pour représenter le karaté lors d’une démonstration de budo organisée par le Ministère japonais de l’Éducation. Funakoshi organisa très soigneusement la démonstration et la conférence qui devait la compléter. Le public fut enthousiasmé par l’intensité et le dynamisme de la démonstration de Funakoshi.
Jigoro Kano qui était dans l’assistance avait correspondu avec Funakoshi quelques années auparavant pour lui proposer d’enseigner au Kodokan. Funakoshi avait alors refusé et cette fois-ci, Jigoro Kano réitéra sa demande. Funakoshi accepta et se proposa d’enseigner quelques katas appropriés au Judo. L’enseignement de Funakoshi fut très bien accueilli par le Kodokan. Kano introduisit certains mouvements de karaté dans un kata de Judo. Il s’agirait du Kime No Kata (kata de défense) ou du Go No Kata (kata de la force).
Après la mort de Maître Kano en 1938, Funakoshi n’a cessé de rendre hommage à sa mémoire. A chacun de ses passages devant l’immeuble du Kodokan, il s’inclinait respectueusement dans la direction du bureau de Kano. Funakoshi décida ensuite de rester à Tokyo avec son fils aîné. Il écrivit un poème à la suite de cette décision :

"Ces merveilleuses techniques des Mers du Sud, ce Karaté,
Quelle misère d’en voir la vraie tradition menacée.
Qui aura le courage de lui rendre sa pleine gloire ?
D’un cœur ferme, face à l’azur du ciel,
Je le jure solennellement."

Le plus grand défi de Funakoshi : faire reconnaître le karaté d’Okinawa comme un budo (art martial japonais) à part entière. Les okinawaiens étaient perçus comme différents, ils avaient la peau plus foncée, parlaient un dialecte rude et ils restaient des provinciaux aux yeux des habitants de Tokyo.
Le travail de Funakoshi était dur surtout que le karaté était considéré comme une variante de la boxe chinoise. Funakoshi s’installa dans le Meisei Juku, une pension située dans le quartier de Suidobata, à Tokyo. Il n’avait que peu d’étudiants. Ses faibles revenus l’obligeaient à travailler comme portier, balayeur ou gardien de nuit ce qui le réduisait au rang de domestique. En 1922, il réussit à publier le premier livre sur le Karaté moderne : Ryukyu Kenpo-Karate (les techniques chinoises du poing de Ryukyu).

Le premier septembre 1923 survint le grand tremblement de terre de Kanto qui tua plus de cent mille personnes et détruisit une grande partie de Tokyo. Pour Funakoshi et ses élèves, l’entraînement cessa.
Il reprit grâce à Hakudo Nakayama (1874 – 1958) qui offrit à Funakoshi la possibilité d’utiliser son dojo pendant les heures creuses. Funakoshi attira de plus en plus d’étudiants, et des sections de karaté s’ouvrirent dans diverses universités. Funakoshi commença même à enseigner dans quelques académies militaires et plusieurs grands champions de sumo demandèrent à être instruits. En sumo, les coups de poings et de pieds ne sont pas autorisés mais les attaques à mains ouvertes le sont.

Funakoshi qui était petit pour un japonais de l’époque portait souvent des guettas de bois à une seule barre transversale. « Ce n’est pas pour me hausser, affirmait Funakoshi, mais pour améliorer mon équilibre. » Il était pointilleux quant à son apparence générale, et il consacrait une heure ou deux à sa toilette quotidienne. Autour de 1924, Funakoshi adopta le système de la ceinture noire pour reconnaître les détenteurs de dan.

FunakoshiGishin02Le costume d’entraînement choisit était plus léger que celui utilisé en Judo pour offrir une plus grande liberté aux mouvements. En 1926, parut une nouvelle version du livre de Funakoshi sous un nouveau titre : Renten Goshin Karate Jutsu (entraînement et autodéfense dans les arts du Karaté).
Il faut aussi savoir que d’autres pionniers du karaté venaient aussi d’Okinawa et jouèrent des rôles importants dans l’expansion de cette technique, tant au Japon que dans le monde. Ces pionniers ont bien souvent développé des styles de karaté différents de celui de Funakoshi.

 

FunakoshiGishin06Chojun Miyagi (1888 – 1953) développa un karaté « dur et doux », le karaté Goju Ryu en s’inspirant du Shorei-Ryu. Kenwa Nabuni (1889 – 1952) a créé le style Shito Ryu, mélange des styles de Higaonna et d’Itosu.
Chokki Motobu (1871 – 1944) avait quant à lui un karaté agressif dans le style combat de rue.
Kanbun Uechi (1877 – 1942) fonda le style Uechi Ryu. Hironori Otsuka (1893 – 1982) qui fut un des premiers élèves de Funakoshi, fonda le Wado Ryu, une des principales écoles de karaté à l’heure actuelle. Masatatsu Oyama (1923 – 1994) créa le Kyokushinkai (karaté au K.-O.), fut également élève de Funakoshi. D’une manière ou d’une autre, Funakoshi fut en contact avec tous les principaux pionniers du karaté.

Ci-contre Gichin Funakochi à l'âge de 65 ans.

Entre la fin des années vingt et le début des années trente, Funakoshi rencontra Morihei Ueshiba, le fondateur de l’Aïkido. Ensemble ils philosophaient sur la vraie nature du budo. En 1935, Funakoshi publia un nouveau livre : Karate-Do Kyohan (la voie du Karaté : le texte fondateur). Le karaté était donc une Voie. Les idéogrammes du nom karaté ne signifiaient plus « main chinoise » mais « main vide ». L’interprétation devenait alors plus philosophique et kara se traduisait par « technique de la main vide », « vide de pensées égoïstes et mauvaises », « vide comme un tronc de bambou et cependant souple et incassable » et « vide de soi, comme synonyme de la vérité de l’univers ». Les noms des katas ont aussi été modifiés et remplacés par des noms japonais plus élégants et plus classiques. En 1936, Funakoshi ouvrit son premier dojo de karaté : le Shotokan. Son style était désormais le Shotokan Ryu.

FunakoshiGishin05Après l’ouverture du Shotokan, Gigo (1907 – 1945) qui était le troisième fils de Funakoshi, devint son premier assistant. Funakoshi était alors le « Vieux Maître » et le fils le « Jeune Maître ». Ils voyaient tous deux l’entraînement différemment.Gichin Funakoshi voulait enseigner les katas dans le but de développer les muscles et les réflexes. La pratique des combats était fondée sur l’idée ikken hisatsu (un seul coup doit décider de tout), c’est-à-dire que l’on doit contrer immédiatement l’attaque puis l’arrêter en saisissant la manche de l’adversaire. La simultanéité des actions demeurait primordiale. Son fils souhaitait plus la compétition et voulait un karaté avec un esprit semblable à celui qu’on trouvait en Kendo ou en Judo. Une seule personne sur dix pouvait tenir le rythme du Shotokan pendant plus de quelques mois. Pour ceux qui y parvenaient, ils recevaient un enseignement individuel le soir au domicile de Funakoshi. Avec l’entrée imminente du Japon dans la Seconde Guerre Mondiale, beaucoup de monde affluait au Shotokan pour apprendre à se battre. Ci-contre, Gichin Funakochi dirigeant un cours de karaté.

 

FunakoshiGishin09Funakoshi connut une année 1945 terrible. Pendant le bombardement de Tokyo,le Shotokan fut réduit en cendres, Okinawa fut rasée. Beaucoup de monde affluait au Shotokan pour apprendre à se battre. Funakoshi connut l’invasion des forces américaines : 60 000 civils tués, et quatre-vingt dix pour cent des survivants restèrent sans abri. Le Japon capitula en août après une défaite honteuse qui laissait le pays en ruines. Gigo, le fils de Funakoshi, mourut d’une leucémie. Madame Funakoshi se rendit à Oita sur l’île de Kyushu où Funakoshi la rejoignit. En 1947, Madame Funakoshi mourut à la suite d’une crise d’asthme. Funakoshi retourna donc à Tokyo pour y vivre avec son fils aîné Yoshihide. Il restaura ensuite le Shotokan.

Ci-contre, Gichin Funakochi en démonstration.

En 1949, il constitua la Japan Karate Association et en devint le Directeur Technique. Le karaté fut le seul art martial à ne pas être interdit par les autorités d’occupation car il était considéré comme une simple boxe et pas comme un budo nationaliste. Funakoshi reprit ses activités d’enseignant. Mais après la guerre, les choses avaient changé. Funakoshi voyait toujours son karaté de la même manière mais ses entraînements n’intéressaient plus les jeunes qui souhaitaient faire de la compétition. Passé quatre-vingt ans, il ne lui restait que peu d’élèves présents à ses cours.

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